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Tournant autour de Galiée

 

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Création 2008  

Texte et Mise en scène : Jean-François Peyret 

Collaboration artistique : Françoise Balibar et Alain Prochiantz

Scénographie : Nicky Rieti

Costumes : Chantal de la Coste

Musique : Alexandros Markeas

Lumière : Bruno Goubert

Dispositif électro-acoustique : Thierry Coduys assisté de Romain Vuillet et Jérôme
Tuncer

Video : Pierre Nouvel

Assistanat à la mise en scène : Julie Valero

Interprétation : Jeanne Balibar, Jung-Ae Kim | Corine Garcia, Frédéric Kunze, Ayelen Parolin, Olivier Perrier, Rita Quaglia, Bibi    



 Certains, et même des amis, remarquant que mon théâtre flirte depuis quelques années avec la science (je ne formulerais pas les choses ainsi, mais enfin…) me demandent parfois pourquoi, au lieu de tourner autour du pot, je ne monte pas la pièce qui par excellence traite du sujet, La Vie de Galilée de Brecht, chef-d’oeuvre incontournable et qui brille dans le firmament du répertoire théâtral (image), un peu solitairement, tant il est vrai que le théâtre européen (il faudrait plutôt dire, continental) a comme évité, ignoré la science (et ses conséquences, la technoscience) à laquelle n’échappent ni nos vies privées ni notre vie publique. Brecht appelait ça l’âge ou l’ère scientifique.
Alors, pourquoi je ne monte pas…, etc ? D’abord, je ne monte jamais de pièces (j’ai même oublié pourquoi) ; ensuite j’en serais probablement incapable ; enfin un reste d’esprit brechtien entretient chez moi une vague méfiance quant à l’usage des classiques. L’éternité du chefd’oeuvre émousse son acuité historique vite changée en inocuité atemporelle. Du coup, je me demande ce que Brecht lui-même pourrait faire aujourd’hui de sa pièce qui a sombré dans le classicisme. C’est du pur théâtre, et le théâtre, c’est le théâtre ; il parle surtout du théâtre. Ce qu’on attend du théâtre ? Du théâtre, justement. Sauf que, par le théâtre, Brecht a la prétention de parler d’autre chose que du théâtre, en l’occurrence de la science, si bien qu’aujourd’hui,
plus de soixante ans après Hiroshima (la catastrophe de la science), une dizaine d’années après Dolly, et en pleine révolution biologique, il est légitime de se demander quel traitement il réserverait à sa pièce qu’il ne laisserait probablement pas intacte. Puisque pour lui penser est un des plaisirs de l’humanité, Brecht se ferait un malin plaisir d’essayer avec sa pièce de penser quelque chose à nouveaux frais. Pour le dire avec ses mots, il la prendrait comme « valeur de matériau », comme il fit avec pas mal de pièces du répertoire classique.
Nous ne monterons pas La Vie de Galilée et nous ne saurons jamais ce que Brecht en aurait fait. A la place nous tenterons plutôt ce que Heiner Müller appellerait un commentaire, voire une anatomie de la pièce nous autorisant ainsi quelques variations sur des thèmes de La Vie de Galilée . Matériau, oui, et matière à réflexion, terrain de jeu aussi. Non pas jouer la pièce, jouer avec ou la faire jouer, comme joue le vieux bois.
Sur quoi jouer ou avec quoi. Une entrée de jeu : le jeu curieux que Brecht joue avec le mythe de Galilée : car il s’agit bien d’un mythe, tout le monde connaît un peu l’histoire, tout le monde sait que Galilée s’est rétracté, nul n’ignore les démêlés du savant avec l’Église, chacun en connaît les enjeux : la raison contre la foi, le savoir contre le pouvoir, les Lumières contre les Ténèbres ; bref, se joue quelque chose comme la scène primitive de la science moderne. Eh bien, Brecht ne cherche pas à réécrire le mythe, mais à le déjouer pour en donner une nouvelle version mais à le détruire pour tenir un autre discours : Galilée ne serait plus une victime mais un coupable, non plus le héros rusé qui recule pour mieux faire avancer la science, même si c’est sous le manteau… Nouveau logos contre vieux muthos, dirait le Pédant : penser quelque chose à
propos de l’affaire Galilée dont nous ne pouvons pas faire comme si nous ne l’avions pas entendu : l’auteur du Dialogue sur les deux systèmes du monde est coupable d’avoir coupé définitivement la science du peuple pour la livrer aux puissants et aux intérêts qu’ils défendent. La rétractation n’est ni une tragédie ni une ruse de la raison dans l’histoire, c’est une erreur politique, une faute sociale. La thèse, puisque en somme thèse il y a, est souvent oubliée au théâtre, elle est sur le compte sur personnage, si j’ose dire, c’est un trait psychologique du vieillard désabusé qui en remet une louche : après l’abjuration, l’auto-accusation masochiste, peu prise au sérieux par le jeune Andrea, la science montante, la science moderne. Occultée par le théâtre, elle est aussi raillée, comme trop massive, trop caricaturale, trop sommairement marxiste, osons le mot, par les spécialistes. Elle a pourtant le mérite de tâcher de donner représentation à ce qui est pour nous désormais une évidence : la science n’est pas seulement radieuse, elle est aussi dangereuse ; elle n’est pas seulement synonyme d’émancipation, de
libération, de progrès. On sait qu’elle ne se contente pas de « soulager les peines de l’humanité » mais qu’à chaque cri de joie du savant devant sa découverte peut « répondre un cri d’horreur universel » comme le dit le Galilée de Brecht. J’ignore si notre petit théâtre est capable de reprendre à son compte une telle question, et s’il peut être à la hauteur de ce qui taraude les esprits d’aujourd’hui, refroidis par le réchauffement de la planète et ahuris par les métamorphoses que l’espèce humaine se réserve à elle-même, au risque de la « despéciation » comme disait Beckett. J’entends déjà ceux qui disent que ce n’est pas la tâche du théâtre de se brûler à des énigmes qui sont définitivement hors de ses prises et qu’il y a des philosophes, des éditorialistes (ça tend à se confondre), des comités d’éthique pour ça, etc.. Le théâtre ne ferait-il pas mieux de rester chez lui et continuer à s’intéresser au sens commun, à la psychologie des personnages, aux émotions universelles et à
la vente des cerisaies, de particulier à particulier. Soit, mais que fait-on quand ces questions font le siège votre imagination, qu’on ne sait guère s’exprimer qu’au théâtre (que cette joie demeure !), et que, selon une formule célèbre, on a des picotements au ventre pour « y aller » ? Et y aller, c’est aller voir derrière ce mythe, de quelque manière qu’on le raconte, voir ce qui le motive, voir ce qui est peut-être le motif principal de la pièce, ce qui véritablement met en mouvement Galilée, et qu’il faudrait appeler la science-passion, comme on parle de l’amour-passion.
Ces deux passions ne sont-elles pas du reste les deux grandes affaires de l’Occident ? Le théâtre s’est davantage consacré à la deuxième, mais il est légitime de s’interroger sur cette passion, qui, comme le cas Galilée le montre est aussi une passion tragique. Ratzinger ne s’y est pas trompé qui par un retournement théologico-dialectique spectaculaire propose non plus que la foi étouffe la raison mais l’étoffe. Il n’y a que la foi qui sauve… Reste que ce qu’il y a de plus beau, de plus fort dans la pièce, ce qui donne le plus envie de
jouer avec, c’est la peinture de cette passion de savoir. Increvable et énigmatique, car, après tout, comment nous est né ce désir de lire le grand livre de la Nature, écrit en langage mathématique, comme on sait, au lieu de se contenter de contempler le paysage ? Et ce désir de connaître est-il aussi pur et désintéressé que les fondamentalistes de la science (on parle bien de recherche fondamentale, non ?) veulent nous le faire croire ? De même que l’amourpassion n’est pas seulement le désir de l’autre mais celui de sa possession voire de sa
destruction, on sait que le désir de connaître cache mal le désir de devenir comme « maîtres et possesseurs de la nature » (Descartes), possesseurs, voire destructeurs. Le pur désir est désir de mort, disait l’Autre. Un jeu : qu’est-ce que la recherche de la vérité ? Et qui se cache sous le masque de l’homme de vérité ? On ne saurait donc réduire l’affaire Galilée à l’affrontement du bien et du mal, au duel de l’homme de vérité et de l’homme du dogme, du savant et du politique. C’est pourquoi nous imaginons de faire entrer en scène un troisième homme qui n’est pas prévu dans la distribution dont nous ne pensons pas qu’il incarne la position juste mais qui vient troubler le jeu. C’est en somme à la fois l’anti-Galilée et l’anti-théologien, un pur produit aussi de notre tradition occidentale qui a su allumer contre cette science-passion et contre le fanatisme religieux les contre-feux d’une sagesse méfiante à l’égard de ce que Montaigne (le revoilà !) appelait la
suffisance de notre raison. Cette figure, nommons-la épicurienne, prendra corps dans ce spectacle, le corps d’Olivier Perrier, accompagné de Bibi la truie, Épicure oblige. Whisky à gogo ! Galilée aimait bien les instruments d’optique. Notre épicurien (je le nomme ainsi pour simplifier) me paraît est bon observatoire des opérations de la science et des scientifiques, lesquels seront présents sur notre scène sous forme d’un choeur (de comédiens ou de chanteurs, soutenus par la musique d’Alexandros Markeas, je ne sais). Pourquoi un choeur ? La science n’est-elle pas une aventure collective ? Maintenant s’agit-il de ces « nains inventifs » que prophétisait le Galilée de Brecht ? Difficile de répondre à cette heure. Imaginons seulement qu’ils s’exprimeront en anglo-américain, l’idiome de la science moderne, la langue de tous et la langue maternelle de personne. N’en disons pas plus, souvenons-nous seulement que Galilée avait
choisi que la science parle la langue du peuple… Ainsi dans l’état actuel de la réflexion, le « personnage » de Galilée sera l’absent de notre scène (en fait celle de Nicky Rieti), il sera partout et nulle part. S’il n’est pas présent, il sera représenté par sa fille Virginia, pas celle de Brecht, la vraie Virginia, soeur Marie-Céleste, dont la destinée ne laisse de m’émouvoir. Le théâtre est un lieu pour d’étranges rencontres. « Clôturée » à 13 ans chez les clarisses, elle y connaît la vie rude du couvent, la faim, le froid, l’ennui ; son plus grand rêve, c’est d’avoir une chambre à elle pour connaître un peu de paix, peut-être pour pouvoir écrire à loisir ces fameuses lettres à son père à qui elle voue un amour
qui ne peut que bouleverser tout un chacun ou tout homme qui sait ce qu’avoir une fille veut dire. Portrait du savant par sa fille, même. Il faut imaginer Antigone écrivant à son père, mais une Antigone qui meurt précocement et bien avant son aveugle de père ; il faut imaginer cette jeune fille qui ne fit même pas un drame de sa destinée tragique, mais dont la disparition fut le coup le plus dur que la fortune ait porté à son père. On nous permettra de faire encore entendre sa voix, grâce à Jeanne Balibar, et pour tâcher de « donner à voir » cette « clôture des filles » (quelle expression !), nous oserons une petite opération métaphorique, en invitant des danseuses (la métaphore gît dans la discipline de l’âme et du corps) à aller chercher la clarisse
en elles, ce qui ne préjuge pas que les danseuses soient les nonnes d’aujourd’hui… Juste une image ; souhaitons qu’elle soit juste.  

Jean-François Peyret



: Partenaires du projet / soutien :
Coproduction : Théâtre National de Strasbourg, Théâtre National de l’Odéon – Théâtre de l’Europe  


: Dates de diffusion :
27/03-18/04/2008 Théâtre National de l’Odéon – Théâtre de l’Europe
28/02-16/03/2008 Théâtre National de Strasbourg 

 

 

Categories : Collaboration
2009.11.29